Pratiques et Techniques en Plaisance
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NDLR : merci à “Kerdubon” capitaine, marin, conteur et explorateur...
Bref Préambule
Remontons aux sources pour parler de notre « chemin de croix » maltais
Les revues nautiques parlaient avec enthousiasme du chantier « Rasbora » à Saint Laurent du var. Depuis mon « tour du monde » et le décès de mon épouse, j’envisageais une vie de « vagabond des mers ». Commandant de cargos, je mettais mes tunes de côté pour la construction de mon voilier... Débarquant à Marseille, je fis un tour au chantier vanté et fit un essai sur un « trente houitt » avec l’un des frères Trémal (nom à peine changé) patrons constructeurs d’origine belge d’où un certain accent... une fois. C’était exactement le voilier qu’il me fallait. Banco, j’ai réglé le premier tiers de son prix à la commande soit 80000 francs.
Nous déménageons à Malte !... si tu ne veux pas perdre ton tiers versé... suis nous ! En échange ce n’est pas un 38 pieds mais un douze mètres que tu auras, nous avons modifié le plan de l’architecte.... m’annoncèrent les frères Trémal un mois après.
Ce n’est que plus tard que faisant la connaissance de l’archi, j’appris que les deux frères jumeaux lui avaient volé son plan en le modifiant légèrement par une petite extrapolation, qu’ils devaient une petite fortune à EDF, aux PTT pour leur téléphone et chez de nombreux fournisseurs de matériaux de construction et même en ce qui concernait les charges sociales. L’île de Malte était devenue indépendante, elle cherchait avec une lanterne des investisseurs qui étaient reçus à bras ouverts et ne s’inquiétait guère de leurs antécédents, ceci explique cela !
Les chers frères reçurent l’ancienne rescue base de la RAF à Marschalllock, redevenu Marsaxxlokk et qui finalement se nommera Marsa-sirocco. Ils embauchèrent les meilleurs soudeurs et autres ouvriers des « Malta dry docks » lesquels étaient devenus chômeurs du jour au lendemain, ainsi que vingt cinq mille autres Maltais, vivant au-par-avant des Anglais. Il faut dire que ces British avaient eu 15 jours pour rassembler femmes et enfants avec leurs nippes, puis rentrer en métropole, la queue entre les jambes… comme des malpropres et sales colonialistes… ce que forcément le gouvernement de sa Gracieuse Majesté n’avait pas du tout apprécié… toutefois certainement pas mécontent de se débarrasser de cette île, comme on le ferait d’un joyau soudain reconnu faux… sur la superbe couronne Britannique... ou bien d’un boulet à traîner !
Je jubilais en relisant le message transmis par Marseille radio que je venais de capter à la vacation du matin, juste après le bulletin météo. Quand j’ai fermé le poste émetteur récepteur à grosses lampes, les grésillements cessèrent et ses yeux magiques rouges et verts me firent un très net clin d’œil avant de s’éteindre un à un. « Votre voilier est arrivé aux stades des finitions, veuillez verser le 2ème tiers… Signé Robert Trémal ».
En gros, cela semblait signifier qu’au moins la coque, le pont, et la mâture étaient o.k., le tout sablé, passé à l’époxy et peint aux couleurs du propriétaire. Le 2ème stade consistait à y poser le moteur, à l’habiller intérieurement, etc. Le gréer, l’accastiller et le voiler, étant le stade final… Lorsqu’à la vacation radio suivante j’envoyai de mon cargo la réponse « j’arrive », je me doutais qu’elle serait comme un coup de pied dans une fourmilière
Le jet de la « Royal air Maroc » quoique un peu essoufflé dans la montée, était correct et n’eût pas de mal à redescendre pour se poser à Tunis. Le coucou, bimoteur à hélices d’ « Air Malta » qui m’emporta vers l’île en pierre tendre, crayeuse et blanche, non loin de la Sicile shootée par la botte Italienne, était carrément hors d’âge, et devait voler par habitude comme un vieux pigeon regagnant toujours son perchoir malgré ses rhumatismes. C’était un biplan, authentique « Dragon rapide » né dans les usines De Haviland in England, qui datait peut-être d’Icare, ou pour le moins de Clément Ader.
Durant le vol, notamment à ras de Pantellaria... que le Pilote voulait montrer à ses passagers... chacun de ses deux moteurs eut des hoquets et manqua de caler… heureusement pas en même temps. Le Pilote, un maigre rougeaud à grosses moustaches kaki qui ne devait pas cracher sur le jus de malt, se retourna alors vers ses trois passagers en levant les mains au ciel d’un air fataliste, ajoutant pour rassurer tout le monde…
La, matrone Maltaise, passagère moustachue, faisait des signes de croix à chaque fois, ce qui encourageait absolument les bourriques à reprendre un nombre de tours correct, après avoir crachoté un nuage noir dans lequel ne flottait par chance, aucun boulon ni pièce mécanique.
En arrivant sous les coups de midi, la lumière et une grosse chaleur malgré la saison, me tomba d’un coup sur le dos, en même temps qu’une poignée de douaniers qui faisaient manifestement du zèle. Mon maigre sac fut vidé, mes affaires éparpillées sans ménagement sur un vaste comptoir, puis on commença à me palper de la tête aux pieds.
Écœuré par cet accueil, histoire de rire un peu, j’écartai deux « fouilles merde » et… j’ai commencé à me déculotter sous le regard ébahi de l’assistance. La passagère lâcha sa valise en carton pour mettre ses mains devant ses yeux, un tel spectacle si horrible pouvant lui causer un arrêt cardiaque. Les gabelous hurlèrent et expliquèrent en Maltais… car depuis l’indépendance on oubliait le bon Anglais… tout le monde étant censé parler la langue... endémique datant peut-être des Phéniciens… que ce n’était pas utile d’aller jusque là, la fouille s’arrêtant à la ceinture. J’ai souri en me disant alors... que la grosse mamma cachait peut-être justement son trésor… dans sa culotte... Quant à moi, en dehors de quelques dollars, d’un paquet de tabac à pipe dans ma blague en cuir, je n’avais rien à cacher. J’ai remonté mes braies, souqué ma ceinture et ajouté :
Il fallut l’intervention du Pilote moustachu qui arrivait après avoir remisé son taxi sous un hangar et qui menaça d’appeler les chefs douaniers… pour que l’atmosphère se détende et qu’on puisse diriger nos pas vers la buvette un peu plus loin.
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Kerdubon… Gindrop… Les présentations faites, les politesses échangées, en moins de temps qu’il faut pour poser un coucou bi-plan, le maigre à la moustache kaki siffla sous mon regard admiratif et connaisseur, au moins quatre pintes de stout épaisse et noire comme du brai, sous une couche de mousse blanche comme du lait, avant de me demander ce que je désirais.
L’héritier de la poignée de héros qui tint tête aux flottilles aériennes de Mussolini entre 42 et 43 un instant dérouté, reprit son souffle et fit un signe au garçon, ex navigateur dans la marine marchande Anglaise, qui avait parfaitement compris mon désir.
Quelques décalitres de bière plus tard et une petite heure à la dégoulinante gousset de Blériot, celui-ci proposa de m’emmener dans sa superbe auto… une « Austin » 1938 consommant autant d’huile et de benzine… que son patron en carburant plus alcoolisé.
De la boite à gants, Mister Gindrop sortit une paire d’authentiques « beurre frais »… des gants en pécari jaune. Il n’avait pas de lunettes d’aviateur à coller sur ses yeux, mais il fit le geste… comme si… avant de démarrer en trombe. Fangio prit la route de Marsaxxlokk, tandis que je m’accrochais à la portière et aux côtés de son siège, me demandant où le « Chevalier du ciel » était le plus dangereux, à savoir dans son biplan De Haviland, ou dans son Austin !
La route du Sud était étroite dès la sortie de l’aéroport. Des murs la bordaient et des murettes de pierres superposées divisaient le sol pierreux en une infinité de parcelles apparemment incultes. Ces terrains étaient, l’objet de querelles de bornages, ancestrales mais vives comme des plaies ouvertes, au point que dans l’annuaire téléphonique de la République, les pages des avocats en occupaient presque la moitié. Ces murets étaient parsemés de minuscules pièges à oiseaux. Les marchands de glu gagnaient plus d’argent que les marchands d’épeautre et autres céréales. La moitié des habitants de l’île devait guetter les passages d’oiseaux migrateurs, celle-ci étant un relais providentiel entre l’Europe et l’Afrique, l’autre moitié guettait les touristes aux allures de… pigeons. Avec le « Mounia » (cargo Marocain), J’avais fait escale à La Valette pour y décharger une centaine de tonnes de... graines de millet. Je m’étais alors dit en voyant des cages quasiment à toutes les fenêtres, que les habitants en contemplant leurs paquets de plumes généralement jaunâtres plus ou moins sifflants, devaient rêver aux lointains pays… semant alors de la graine de Corto Maltèse !...Un îlien devant toujours se sentir comme une sorte de canari dans sa cage, ne peut rêver que d’évasion !
Nous laissions derrière nous un nuage épais de poussière blanche, comme de la craie. Heureusement à cette heure siesteuse, il n’y avait que les fous dans notre genre pour s’élancer ainsi à toute vitesse, sur ce qui ressemblait à des routes.
Soudain, après un virage, le ruban sinueux fut masqué par une poignée de figuiers. Gindrop debout sur la pédale du frein stoppa son carrosse à deux mètres d’un invraisemblable attelage. C’était le droguiste ambulant qui allant de village en village, faisait tirer par une mule cagneuse un extraordinaire chargement de tout ce qu’on trouve dans le commerce, depuis le balai à tinettes, le papier en rouleaux qui va avec, en passant par les coupons de tissu, jusqu’aux liquides allant de l’acide chlorhydrique au vernis incolore.
Une montagne de bassines et seaux en plastique était au sommet du chargement. Elle faillit s’écrouler lorsque la mule surprise par l’arrivée des chevaux vapeur devant elle, freina des quatre fers.
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En arrivant à Tarxien, ville connue pour ses temples du néolithique, les cloche carillonnaient couvrant le bruit des pétards que les gamins lançaient pour fêter eux aussi Jean Baptiste, le Saint Patron de ce bled. La procession qui avait parcouru les rues regagnait l’église en ce milieu d’après-midi. Après la grand messe solennelle du matin, et les vêpres, puis et procession, il y aurait encore « le Salut »... et enfin le soir venu, le bal public. L’Austin dut se garer et attendre longuement pour laisser passer le cortège solennel.
En tête venaient trois fanfares... qui ne jouaient pas le même air ! Ensuite les bannières sacrées, riches en ors et velours, pesant fort lourd et pendantes en l’absence de brise. Elles représentaient la vierge et des saints, les armoiries de Malte, du Saint siège et des différents évêchés de l’île, ainsi que celles de riches congrégations et associations à caractère religieux, A ma surprise, il y avait parmi ces bannières, celle du « parti laboriste » au pouvoir, ainsi que celle toute rouge ornée de la faucille et du marteau, du parti qui aurait bien voulu être celui du pouvoir !
Le sable de pierre… comme disent les Maltais en parlant de la poussière… vu que la terre est plutôt rare, les bâtiments et maisons ayant poussé comme champignons, s’élevait sous les piétinements et blanchissait la foule ainsi que nos respectables personnes.
Deux petites pétarades suffirent à relancer le bolide, le pare-brise essuyé de sa poussière. Une maison du style de celle de « psychose », isolée en retrait de la route, retint mon attention. Elle était bien à l’écart des autres qui furent bâties sans doute par la suite, l’explosion démographique due à l’action conjointe de l’ardeur méditerranéenne et la rigueur Catholique interdisant ici toute forme de contraception, obligeait forcément le développement incessant de nouvelles constructions en même temps d’ailleurs que l’émigration, (Il y avait plus de 1000 habitants au Kilomètre carré, et seulement 35 à 40% de terres cultivées !)
Avec ses volets clos, l’étrange et inquiétante maison qui fut élégante, ne montrait pas de dégradations considérables en dehors des outrages normaux du temps, aucun squatter ne s’en était emparée.
L’année suivante, après libations réglementaires, avec les copains du chantier, madame Kerdubon et moi-même avons passé une nuit dans ce... château hanté pour rencontrer la belle assassinée... il n’y eut que des moustiques à fredonner leur chanson bordélique !
On arriva enfin à Marsaxxlokk. En descendant une ruelle qui menait aux quais du port étalé au fond d’une large baie ouverte au Sud Est. Il a fallu stopper à nouveau et même faire demi-tour pour emprunter une autre ruelle parallèle, car un charpentier de marine construisait au beau milieu de la rue, une barque de pêche de 4 à 5 mètres, directement devant la maison du futur armateur, lequel pouvait ainsi avec sa famille suivre l’avancement de la construction par le bow-window de sa demeure en pierres de taille blanche, comme toutes les autres constructions de l’île, laquelle est un véritable bloc de calcaire bizarrement posé sur le fond de la méditerranée.
A grands coups d’herminette malgré tout très précis, ce qui montrait sa connaissance du boulot, et son art consommé, le charpentier affinait l’épaisse et très haute étrave faisant remonter les bordés comme ceux d’un Drakkar. Cette barque en avait d’ailleurs tout à fait la forme. (Il faudra attendre quelques années pour que les charpentiers posent un tableau arrière sur leurs barques. C’est moins joli, mais simplifie la construction et permet la mise en place de gros moteurs hors-bord.)… c’était du beau travail, personne n’aurait eu envie de le troubler, pas plus que les chats qui se prélassaient à l’ombre.
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En longeant les quais, juste au bout de la partie Sud de ce coin de baie dominé par la fortification massive de Kalafrana, on atteignit l’ancienne rescue base de la RAF et nous pouvions voir six ou sept coques de voiliers de 12 à 14 mètres, à différents stades de leur construction. Il était bientôt l’heure où le soleil allait se coucher, le chantier était déserté par son personnel.
Une maison le dominait de sa terrasse. Sur cette terrasse, un homme s’agitait en tapant avec une louche sur une gamelle. Il criait à tous les échos : « Tchoutchoule... tchoutchoule ! »
L’Austin était stoppée. Gindrop me regarda fort étonné, tandis accourus des quatre coins du village, une dizaine de chiens loups se précipitait vers l’homme étrange qui continuait à hurler à tous les échos : « tchoutchoule…tchoutchoule ! » en tapant sur sa gamelle avec un louche. On repartit pour arriver à l’entrée de la bâtisse et l’homme réapparut nous menaçant d’un fusil de chasse.
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Malgré une certaine réticence craintive, l’accueil de « Roro deux » fut assez sympathique. S’il n’était apparemment pas pressé de me montrer mon voilier en arguant que... « Demain il ferait jour ». Il proposa de m’inviter au restaurant et de passer la nuit dans sa maison sous la garde d’une meute féroce et sûre… « D’ailleurs…ajouta-t-il, je dors avec le fusil sous mon lit ! »… ce qui en effet était tout à fait rassurant !
Ce n’est qu’attablés devant un lampouki pie... de la coryphène coupée en tranches légèrement frites, agrémentée de tomates, olives, oignons, choux-fleurs et câpres, le tout enveloppé de pâte à pain et cuit au four, qu’après maintes questions arrosées de « Marsovin verdala », un rosé potable et pas trop destructeur de parois stomacales, que j’ai pu obtenir un début de réponse à mes questions et arriver à l’histoire véritable, pour le moins étonnante et peu rassurante quant à l’avenir.
Les yachts des clients dont le mien étant maintenant construits ici dans l’île accueillante, leurs problèmes varois auraient pu cesser et leur affaire devenir prospère, car au fond, les plans étaient très bons, les ouvriers les meilleurs de Malte et les clients déjà trouvés… Hélas le démon de la combine les avait travaillés, il faut dire que quelque part... ils étaient déjà bien pourris !
Grâce à la pub gratuite de certains reportages faits par des revues nautiques…d’autant plus enthousiasmées par leur créations, que leurs reporters avaient été invités à Malte, ils avaient également vendu d’autres voiliers en Allemagne et en Italie, et forts de leurs 14 commandes… débutèrent les grandes escroqueries. Ainsi entre autres vols, ils vendirent plusieurs fois les mêmes coques bien exposées sous le soleil Méditerranéen !... Maintenant ils réclamaient à leurs pigeons le 2ème tiers, en leur montrant les mêmes yachts très avancés dans leur construction, un 12 mètres soi-disant le mien… depuis mon arrivée au chantier et un 14 mètres.
Il y avait des « bondieuseries » à chaque coin de rue, en les regardant, je me demandai à quel saint me vouer pour avoir le « Beligou » !
Dès l’aube, je me rendis sur le chantier. Les chiens plus intelligents que leurs patrons, m’ayant vu bien accueilli dans la maison par leur maître me laissèrent passer. Un contremaître soudeur me montra les différentes coques. Une seule correspondait exactement aux particularités que j’avais demandées par contrat, notamment en ce qui concernait le décrochement à l’arrière. Il ne pouvait y avoir d’erreur. Elle était sablée et avait déjà reçu une ou deux couches d’époxy.
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Kerdubon