Pratiques et Techniques en Plaisance
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NDLR : merci à “Kerdubon” capitaine, marin, conteur et explorateur...
Pendant les 3 premiers étés, l’oiseau au long cou, fait pour le long cours, se contenta de cabotage en Epire et dans les montagneuses îles Ioniennes, verdoyantes, et fleuries, avec des baies profondes... les plus belles îles de tous les archipels grecs, îles hantées par l’omniprésence d’Ulysse, ainsi que par celle des immortels habitants de l’Olympe. Elles étaient en outre, pleines de charmes et de magie, de mythes et racontars plus récents, légendes modernes historiques, ou mensonges parfois imaginaires, mais en tous cas poétiques et passionnants.
On emportait également un guindeau électrique pour soulager l’effort de madame relevant l’ancre et sa chaîne, lorsque je faisais le beau à la barre, aux appareillages. Il y avait aussi de la moquette pour adoucir les planchers, du petit matériel de rechange, des dizaines de cartes marines et une trentaine de kilos de croquettes pour la bête qui avait pris place sur ces sacs odorants, pour être certaine qu’on ne lui piquerait pas son casse-croûte en route. Evidemment, avec ce barda, la voiture roulait presque le plancher au sol, amortisseurs complètement écrasés sous le poids.
A la douane de Vintimille, j’eus le tort de me présenter quelques minutes avant les douze coups de midi, l’apéritif et la soupe n’étaient pas encore rendus impératifs, l’heure n’ayant pas sonné ! Sous le regard des chefs encore présents quoique légèrement en retrait à l’ombre de la « cabane des Douanes » près de la sortie des artistes… car il ne faut jamais être le dernier à répondre à l’appel du « Berger »... un gabelou Italien suspicieux s’interrogea au sujet des croquettes à l’odeur bizarre. N’étais-ce pas une sorte de drogue nouvelle ? une sorte d’explosif pour les « Brigades Rouges » ?, ou alors je ne sais quel matos pour tout autre groupement d’anarchistes ? Il ne put y mettre la main… car le fauve veillait, babines retroussées, prêt à mordre la menine qui aurait ne serait-ce qu’effleuré, ses sacs de croquettes… Le douanier n’était pas une Sainte Blandine affrontant avec le pouvoir de sa foi, les lions féroces chargés de la bouffer. Il était maintenant midi pétantes, les chefs déjà partis. N’ayant pas du tout la foi en son métier bien souvent corrompu, le héros manqué ne s’y risqua pas et de ce fait, loupa une belle prise, en libérant voiture, passagers et matériel d’un coup de balai rageur de sa main demeurée heureusement intacte… Il y aurait eu en effet en cas de « saisie », de quoi nourrir pendant un certain temps, tous les chiens de la brigade des stups… d’autant plus qu’à l’époque, ces petits fouilles merde à 4 pattes n’étaient pas bien nombreux aux frontières, méprisés par les grands patrons des différents 32 services des différentes douanes, leur préférant le flair des cabots en uniforme plus ou moins galonné, bien plus serviles.
A Bari, pour l’embarquement dans le ferry, après avoir passé une nuit à attendre parmi les premiers clients, à la queue de ceux qui n’avaient pu obtenir une place le jour précédent, je m’élançai quand ce fut mon tour… mais la voiture trop chargée ne put escalader la trop grande pente de la rampe. Un Officier et deux marins bien sympathiques ayant aperçu dans ma main une poignée de lires, firent reculer non sans mal la file d’attente klaxonnante. Redonnant un nouvel élan à la guimbarde, full speed , j’arrivai jusqu’au sommet de la rampe et j’allais à nouveau caler, le moteur fumant de toute part, lorsque les marins et l’Officier poussèrent au cul de la superbe R 8, qui put enfin se diriger vers un emplacement désigné par les matelots au fond du garage. Le chien resta de garde durant toute la traversée, j’étais sûr qu’ainsi personne ne visiterait mes affaires.
Il fallut encore donner un bakchich pour obtenir une même cabine, car le Commissaire bien malin avait décrété que les hommes seraient ensemble d’un côté, et les femmes de l’autre, tribord ou bâbord… A défaut d’un certificat de mariage, pour les couples qui se présentaient, il raflait quelques milliers de lires. Il n’y a pas de petit profit afin d’améliorer les fins de mois et la morale chrétienne était sauve !
Montrant ma carte de Capitaine à un officier passant par là, j’eus les honneurs de la passerelle et les salutations du pacha. J’ai évidemment remarqué que les radars étaient stoppés.
A l’arrivée à Corfou à l’aube du jour suivant, les douaniers s’intéressèrent surtout aux voitures immatriculées en Grèce. Ils savaient que les touristes venaient avant tout pour dépenser leurs devises, ce n’était sûrement pas le moment de les embêter, car l’Etat avait bien du mal à se remettre du vide crée par les colonels dans les hôtels et autres lieux hospitaliers, ainsi que sur les sites antiques, que l’on aménageait de nouveau à grand frais, sachant investir intelligemment.
Il installa une chèvre, pour sortir de leur écurie sise sous le cockpit les cinquante chevaux inertes et monta le moulin dans son camion pétaradant avec bonne humeur. Outre de l’eau de mer, il y avait dans les cylindres une couche de 1 cm de sel !
Malgré le gros vide au centre du navire et probablement le trou qui viendrait dans notre porte monnaie, il ne nous resta plus qu’à attendre en visitant l’île de Corfou en détail. A titre de dédommagement, dans la campagne montagneuse, on ramassa oranges, citrons et des limes délicieux, dont c’était la pleine saison de mûrissement. Ces fruits étaient abandonnés sous les arbres et ils y pourrissaient… la main d’œuvre étant plus onéreuse que leur rapport. Par ailleurs cette main d’œuvre était introuvable, vu son embauche en ville pour servir dans les commerces et dans l’hôtellerie, les touristes bonnes poires, ne crachent pas au bassinet des pépins d’agrumes, mais des dollars, francs et marks, ou à la rigueur de bonnes drachmes !
Yorgos tint parole. Dix jours après, nous avons été conviés à la…réanimation de Mercedes, c’est-à-dire assister aux essais du moteur dans son atelier. Tout d’abord, je fus inquiet en voyant après les différentes opérations subies par le moteur, que le remontage terminé, il y avait des restes sur le billard… cette grande table d’acier… fabrication maison. C’était des pièces assez importantes, des boulons, écrous et segments…Tordant délicatement le coin gauche de sa moustache, le roi de la mécanique expliqua :
Le démontage et la remise en place à bord du voilier, n’arrangea pas les olives d’étanchéité des tuyauteries de cuivre… on s’en doute… à part cela, par la suite et pour les années à venir, le moteur tourna comme une horloge, pardonnant même les erreurs du Captain pas toujours bon mécano… tout le monde n’étant pas polyvalent… même dans la Marine Marchande !... quant à la facture ce ne fut ni exagéré ni mortel !
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Remontant une ruelle animée de la ville un beau midi, parmi les odeurs de grillades et de souvlakis s’échappant des gargotes, nous avons été attirés par celle d’une platée de fayots à la tomate et aux herbes, qu’un individu s’envoyait, assis à une table devant la porte d’un bar, une sorte de cave. On prit place à l’autre table dans la rue, bien à l’ombre de l’établissement, car à l’intérieur il n’y avait pas de place, deux enfilades de barriques occupant l’espace devant le comptoir où officiait une matrone moustachue… en pleurs.
Le navigateur expliqua à la patronne notre désir. Elle sécha ses larmes avec le torchon douteux qui lui servait à astiquer le zinc de son bar après le passage de chaque client qui marquait ainsi la place de son verre par des ronds plus ou moins humides. Elle sortit de dessous le bar-comptoir, une rafale de verres qu’elle posa sur le zinc, puis touilla le grand chaudron placé sur un réchaud à gaz, ou mijotaient les haricots. Des assiettes de salade grecque étaient déjà garnies de leur feta et tomates du jardin. Elle les arrosa d’un filet d’huile avant de les confier au marin qui nous les apporta.
Ensuite, c’est en la voyant faire, que j’ai remarqué que de chaque barrique, partait un tuyau souple en plastique, lequel aboutissait au dessus de la souillarde sous le comptoir. La pauvre veuve en saisit deux, aspira un bon coup jusqu’à ce que le vin arrive à sa bouche. Elle obtura les tuyaux avec ses pouces, puis les renversa au-dessus de chaque verre. L’un des tuyaux amenait du vin rouge, l’autre du blanc, le mélange était… du rosé, frais délicieux et… non trafiqué comme ces bibines embouteillées que s’envoyaient les pigeons assis aux terrasses des établissements pour touristas !...
On revint souvent pour consoler la veuve et remplir nos bonbonnes du délicieux aspro ou kokkinos crassi… vin blanc ou rouge… le rosé n’existant pas au naturel... et ne dit-on pas : « aspro la douleur s’efface ! » De même, nous sommes devenus amis avec la crémière qui vendait du délicieux beurre de brebis en le taillant avec une pelle d’aluminium dans une grosse motte, ainsi que de la feta puisée dans un petit tonneau de bois et des yaourts extras puisés à la louche dans une marmite en bois d’olivier… laissant aux autres étrangers les plaquettes de beurre importées du Danemark, ou la feta extraite de touques métalliques de même provenance, aseptisés… « mercerisés »… aux dires de madame Kerdubon qui avait confiance en ses anticorps naturels.
Malgré ses 85 ans avoués, cet homme bien vert, allait chaque année avec sa barque voilée, rendre visite à sa sœur demeurant à Corfou, une gamine de quelques années plus jeune... ce qui représentait pour lui une bonne douzaine d’heures de navigation parfois très agitée.
Il demeurait non loin d’un petit monastère occupé par quelques vieilles biques en soutane. Comment avaient-elles pu échouer dans cet endroit aride... Dieu seul le sait !.. Elles devaient prier ici depuis mille ans au moins et malgré cela, le vieux savait que le monde d’en bas dans la plaine côtière était toujours aussi pourri !
Sur un navire que j’ai commandé, quelque temps après, l’équipage venait des quatre coins de l’Europe. Un de mes matelots grecs ayant des parents dans l’île du cénobite me conta la suite. Comme je ne croyais pas ce menteux, je me suis fait confirmer les événements par un graisseur demeurant dans l’île voisine. Je vous la raconte comme je l’ai entendue
Le vieux bien connu des îliens était observé sournoisement par quelques fermières vivants à mi-pente. Il les fuyait comme la peste, et n’avait aucune relation avec ces femmes, de plus il était « mécreas »… mécréant, païen et non croyant. Ils ne s’adressaient donc jamais la parole, l’encens et l’eau bénite le faisaient fuir comme un diable exorcisé.
A l’ombre de ses oliviers, du lait de ses chèvres, il faisait du fromage. Il récoltait des tomates, et quelques autres légumes, dont des haricots, puis descendait au village pour vendre ses surplus et remonter son huile lorsque de droit coutumier, le pressoir commun lui était attribué pendant quelques heures en période de récolte d’olives…. Pour porter les sacs d’olives et remonter ses bidons, il empruntait alors le bourricot d’une vieille demeurant également à mi-pente, mais ils n’avaient aucun rapport et n’échangeaient que les mots indispensables.
De ses expéditions villageoises, il faut dire qu’il remontait à son sommet ensoleillé, pas mal de boukalia de vin acheté avec le produit de ses ventes. On peut apprécier le sang du seigneur en étant païen… surtout lorsqu’il tache bien le fond du verre et tue un petit peu le ver de la solitude qui ronge jusqu’à l’âme. Ce type ne rencontrait donc jamais personne dans sa montagne. On l’entendait parfois discourir avec ses caprins à l’œil diabolique, mais seulement lorsqu’il avait précédé la traite de quelques verres de vin ou d’ouzo
Pour la fête du village et la Saint Spiridon, il ne descendait pas, la foule lui faisant horreur. Les bonnes dames de charité qui l’avaient repéré et priaient pour qu’il se... convertisse, décidèrent de lui monter quelques douceurs après la retraite aux flambeaux.
La lune à son plein éclairait le chemin comme en plein jour, elles ne trébuchèrent pas sur les pierres, ne déchirèrent pas leurs bas épais sur les épines qui bordaient le chemin, ne heurtèrent point les grands eucalyptus qui précédaient les rochers incultes couronnés de thym et d’arbousiers, mais durent s’abstenir de parler pour… garder leur souffle, car la pente était raide et leurs jambes plus ou moins variqueuses. Un chat-huant les fixa de son regard jaune et fascinant en cessant hululer à la lune. Des lapins se cavalèrent sous les buissons, la vie nocturne sembla ignorer leur expédition charitable. Seul le bourricot de la vieille à mi-pente, se mit à braire d’une façon horrible, on aurait crû qu’il allait s’étrangler.
Enfin la maison du solitaire fut en vue. Plus proche du sommet, le couvent obscur ressemblait à un fort sans doute destiné à stopper une invasion turque, comme dans les années trente du XIXème siècle. On pouvait voir que la coupole de sa chapelle n’avait pas été repeinte en… « bleu Marie » depuis un siècle et les murailles s’effritant, n’avaient plus de chaux pour les blanchir.
Les vieilles entendirent comme des rires avinés lorsqu’elles heurtèrent la porte de la masure pour qu’elle s’ouvre, tandis qu’elles tendaient déjà leur offrande.
Le vieux loup écartant largement le battant, elles purent contempler en restant muettes de stupéfaction, quatre ou cinq nonnes plus ou moins dénudées, qui mamelles pendantes jusqu’au nombril, levaient la tête bien en arrière, non pour entonner un chant religieux, mais les bouteilles de vin qui n’étaient pas déjà vidées avant d’être jetées à terre... L’une d’elles qui avait ôté complètement sa robe de bure, était debout sur la table en culotte blanche retenue par une ficelle. Ce « panty » rétro, descendait jusqu’aux genoux. Elle singeait une danse du ventre. Lorsqu’elle se penchait arquée en arrière, par la fente de sa culotte largement ouverte entre les cuisses… pour mieux pisser debout comme disait ma grand-mère… elle montrait un « tablier de forgeron » touffu, mais fort blanchi par les ans.
Les femmes ne demandèrent pas leur reste, elles dévalèrent la montagne et allèrent directement frapper chez le pope qui justement était en train d’honorer bibliquement sa femme légitime, afin d’avoir un moutard de plus... si Dieu compatissait à sa prière. L’évêque de Corfou fit fermer le couvent et les nonnes partirent dans un monastère… plus rigoureux. Comme excuse, elles avaient invoqué leur besoin de le ramener une brebis égarée dans le droit chemin du Seigneur… qui hélas passait à travers les vignobles. Il paraît que cette bacchanale se reproduisait à chaque pleine lune, cela aurait pu durer, sans la charité des bonnes dames patronnesses.
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Escale de Phanari, sur l’Achéron
Continuant à longer l’Epire vers le sud, la baie Phanari embouchure de l’Achéron, la rivière des morts qui nous abrita lors du passage d’un autre front infernal. La baie offrait un refuge très sûr, le fond de vase collait l’ancre comme de la glu, nous avons pu aller visiter les environs sans crainte de voir l’oiseau Béligou s’envoler sans nous.
Escale en Amvrakikos Kolpos
Nous avons été les seuls navigateurs à parcourir la mer d’Arta… autrement dit le Golfe d’Ambracie (Amvrakikos Kolpos) pendant une quinzaine de jours fin Juin.
On y pénètre par le détroit de Preveza, anciennement Actium qui vit la victoire du futur Auguste sur Marc Antoine et la fuite de Cléopâtre. Ce golfe étant ignoré des « guides » pour la plaisance, assez dangereux pour des « promène-couillons », possédant peu de sites archéologiques mis en valeur, il n’offrait guère d’intérêt pour le touriste qui visite la Grèce généralement en une semaine. Par contre, pour nous qui aimions la solitude, nous avons été bien servis... en paix et dans la joie.
Chaque fois qu’on allait d’un mouillage à un autre dans une crique très abritée, d’énormes dauphins nous accompagnaient et faisaient le pitre pour obtenir des applaudissements. Nous laissions tomber l’ancre parmi des résidus de poteries millénaires. A travers les eaux transparentes, les tessons parfois émaillés scintillaient sur le fond. L’endroit ayant des terrains argileux, il est probable que depuis l’antiquité, des potiers devaient y travailler et que la casse était balancée à la mer poubelle. A présent, il n’y avait plus trace de ces ateliers, même pas les ruines d’une briqueterie, ou d’une simple fabrique artisanale de tuiles.
En fin d’un bel après-midi, deux individus patibulaires accostèrent le voilier avec une barque. Ils voulaient à tout prix acheter le moteur du zodiac. Ils repartirent fâchés de leur insuccès.
Un mince fil de nylon fut tendu entre le moteur et une casserole disposée prête à chuter dans le cockpit du voilier. J’ai sorti des archives ma pétoire pour grandes batailles, ma paire de sabres d’abordage, et le sommeil s’est emparé de nous. Tout à coup… patatras !..
Au clair de lune illuminant l’anse calme et paisible ainsi que leurs propres lunes…car ils nous n’avions pas eu le temps de nous vêtir… on constata que c’était un souffle d’air qui avait fait virer le voilier autour de son ancre et que le zodiac amarré à l’arrière avait suivi, en tendant la ficelle liée au moteur, au point de faire chuter la casserole dans un fracas qui avait effrayé également un chat-huant hululant.
Le chien qui n’avait averti de rien... et pour cause, semblait ricaner.
Au fond du golfe, dans le port d’Amphilokia, c’était mon anniversaire et nous déambulions dans le village pour y trouver une gargote et fêter dignement l’événement. Il y avait peu de monde à circuler en cette heure ouzoteuse. Les deux tavernes du bled étaient bien occupées avec les habitants jouant au jacquet tout en racontant leurs habituelles blagues de comptoir, pas forcément brèves, mais toujours agitées de mouvements descriptifs fort éloquents, dans une bonne odeur d’anis.
Soudain, ce qui m’arrêta et me fit donner un coup de langue à mes moustaches, c’est une odeur de kokoretzi , cette très grosse brochette d’abats de mouton et de volailles qui tournait au-dessus des braises en crachant sa graisse à l’odeur délicieuse, d’autant plus que des herbes, thym et autres, sont jetées dessus en même temps qu’elles sont arrosées du jus du larmier.
Dans ce patelin désert, ainsi que probablement dans toute la région, il y avait un seul autre couple d’étrangers justement arrêtés devant ces énormes brochettes d’abats de mouton et de porc. On fêta ensemble mes cinquante balais. En faisant connaissance, quelle ne fut pas notre stupéfaction d’apprendre qu’ils étaient du bled à Madame épouse Kerdubon et que son papa, menuisier de son état, avait fabriqué le cercueil et même la croix de bois du cimetière, pour la tombe des parents décédés de ces gens !
Madame Kerdubon était à la barre et suivait un cap au compas, car une sorte de brume lointaine cachait les hautes montagnes de l’Epire servant d’amers, notamment du côté d’Arta, ex Ambracie Capitale du Roi Pyrrhus. Un nouveau coup de vent allait arriver, qui bientôt chasserait toute cette brumasse fétide et tiède issue des marais du fond du golfe. En attendant, il fallait foncer tout dessus pour atteindre Preveza où nous avions rendez-vous le lendemain avec un couple de cousins… Si non, qu’il eut été agréable d’aller s’abriter dans une crique !
Les eaux étaient devenues grisâtres et étincelaient comme un miroitements dans la direction du soleil qui apparaissait comme une faible tache lumineuse, un halo trouble, à travers les nuées qui s’assombrissaient de plus en plus. Evidemment, le baromètre était en chute libre.
La troupe habituelle de dauphins arriva en clapotant et piaillant. Leur chef, le plus gros reconnaissable à son aileron entaillé, nous cria quelque chose d’incompréhensible avant de prendre la tête de son escadre. Les cétacés changèrent leur route pour précéder le voilier en direction de la sortie. Il n’y avait plus de sauts périlleux, de regards en coin, quand faut y aller… faut y aller !... firent-ils comprendre avant de disparaître soudainement. Le vent s’était levé et mis à fraîchir. Un clapot désagréable freinait la course du bateau, il fallait maintenant tirer des bords. Sur une mer peu formée, avec toute la toile et un vent qui fraîchissait de minute en minute, on filait à grande vitesse en gîtant de plus en plus.
Mercedes refusa de chanter ! Il était évident pour moi que par ses olives devenues foireuses dans le circuit amenant le fuel à la pompe, de l’air avait été aspiré, notamment à chaque coup de démarreur et il n’y eut pas moyen de faire partir la bourrique. Ce n’était pas le moment de démonter la tuyauterie, pour aspirer du diesel afin d’alimenter la pompe Bosch, en supposant que c’était un simple désamorçage !... d’autant plus que madame appelait à la rescousse :
On commençait à en avoir plein les bras à force de mouliner les écoutes sur les winches, lorsqu’on arriva à l’endroit le plus étroit du goulet. Il n’y avait pas de balisage lumineux mais des piquets plantés dans la vase et la caillasse, qui délimitaient le petit chenal, lequel à son endroit le plus mince ne dépassait pas cinquante mètres de largeur. J’ai pris un ris dans la grand-voile pour ralentir la vitesse et diminuer la gîte, ainsi que quelques tours de rouleau au génois pour l’aplatir au maximum comme le serait un foc bien bordé. Madame se tenait à l’étrave en dehors de l’étai de génois pour éclairer avec la grosse torche à 10 piles, les maudits piquets qui semblaient s’approcher à toute vitesse… juste quand je virais de bord, dans une volée d’embruns et le bruit de papier froissé du claquements des voiles passant d’un bord à l’autre.
On était épuisés, mais les eaux libres devant le port furent atteintes, l’effet venturi à la sortie du détroit cessa, le vent tomba carrément d’un coup, alors qu’il y avait encore une petite trotte pour atteindre le quai. Le calme soudain, après sifflements et embruns était saisissant. On entendit sûrement très loin au-delà, notre soupir de soulagement. De la ville, malgré l’heure plus qu’avancée de la nuit, arrivait en provenance des bars et tavernes, les rébétikas et autres sirtakis retentissants.
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Kerdubon